Moi en double e Navie et Audrey Lainé – Bande dessinée

Moi en double de Navie et Audrey Lainé – Bande dessinée

par Anne Schnebelen – Yozone – publié le 1er novembre 2018

http://www.yozone.fr/spip.php?article22629

 

« SI tu as déjà eu peur du regard des autres, si tu as déjà mangé pour aller mieux, si tu as fait n’importe quoi pour qu’on t’aime, si tu t’es déjà tu(e) alors que tu voulais crier, si tu as déjà fait croire que tout allait bien alors que dans ton cœur le Titanic sombrait, si tu t’es déjà regardé(e) dans un miroir en méprisant ce que tu voyais, si tu t’es déjà traité(e) de con(ne), d’abruti(e), si tu aimes le sexe et les blagues gênantes, si tu n’as jamais fixé ton reflet en te déclarant : je t’aime… Ce livre est pour toi. Le poids en trop concerne tout le monde, qu’il soit sur le ventre ou sur le cœur ».

Juillet 2014.
Navie pèse 127 kilos pour 1m54. Le couperet tombe, les mots sont lâchés : elle souffre d’obésité morbide, alors qu’elle ne se sent pas malade. Insouciante, elle a toujours ignoré la situation. Elle se rend compte à présent qu’elle vit avec son double une relation complexe, entre l’amour et la haine, attachement et rejet. Comment fait-on pour tuer son double sans mourir soi-même ?

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Navie renvoie l’image d’une femme grosse, bien dans ses formes et qui s’assume. Enfin, c’est ce qu’elle reflète. Elle a commencé à prendre du poids à la majorité. Tous les régimes entrepris par la suite se sont soldés par des échecs. Elle souffre de son rapport malsain à la nourriture. Ce trouble a un nom : l’hyperphagie, qui se caractérise par la prise alimentaire excessive sur une courte durée. Alors que son fils aurait pu se noyer dans la piscine, elle se rend compte que son surpoids l’empêche d’avancer. Elle se remet en cause et décide de prendre sa vie en main. “Moi en double” est le récit de son combat, qui s’attaque aux préjugés de l’obésité.

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Navie raconte sa propre histoire et nous livre, sans détours son témoignage puissant et personnel sur l’obésité, illustré avec brio par Audrey Lainé, qui sublime l’histoire avec des dessins tout en noir et blanc, assortis de petites pointes de rouge pour illustrer son double. Le dessin plein de vie est libre, sans case figée, une très belle réussite. Certains passages sont douloureux et tellement sincères. N’ayant pas de problème de poids, j’ai été marquée par ce formidable album qui nous fait comprendre que bien souvent « le poids est l’arbre qui cache la forêt ». Le mal-être ne disparaît pas en retrouvant une taille de guêpe, bien au contraire, il ne faut pas sous-estimer l’impact psychologique d’une perte importante de poids.

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“Moi en double” est une lecture pour tous, avec ou sans problème de poids, et permet de relativiser. Navie est arrivée à tuer son double après un long cheminement douloureux et nous livre un beau message d’espoir. Il fallait oser s’attaquer à ce sujet tabou, mais Navie l’a fait. Bravo !


Moi en double
- Scénario : Navie
- Dessins et couleurs : Audrey Lainé
- Éditeur : Delcourt
- Collection : Encrages
- Format : 16,5 x 23 cm
- Pagination : 144 pages couleurs
- Dépôt légal : 19 septembre 2018
- Numéro ISBN : 978-2-413-00200-0
- Prix public : 15,50 €


Illustrations © Audrey Lainé et Éditions Delcourt (2018)

 

“Gros n’est pas un gros mot” : le livre qui démonte la grossophobie

Gros n’est pas un gros mot” : le livre qui démonte la grossophobie

Les autrices de "Gros n'est pas un gros mot" Daria Marx à gauche et Eva Perez-Bello à droite
Les autrices de “Gros n’est pas un gros mot” Daria Marx à gauche et Eva Perez-Bello à droite
Daria Marx et Eva Perez-Bello du collectif Gras Politique viennent de sortir un livre sur la grossophobie. “Gros n’est pas un gros mot” revient sur tous les préjugés sur les gros et les discriminations dont ils sont l’objet.

Dites-le : gros, gros, gros, gros, gros. Plein de fois, sur tous les tons. Voilà, ça fait du bien. Parce que non, gros n’est pas un gros mot, mais un qualificatif. C’est l’une des choses qu’on voulu démontrer Daria Marx et Eva Perez-Bello du collectif Gras Politique en publiant le 23 mai un livre qui décrit la grossophobie. Dans Gros n’est pas un gros mot, elles décrivent ce qu’est la vie de près de 20 % de la population française et démontent tout un tas de préjugés qui fondent la grossophobie. “On voudrait que les gens comprennent qu’il y a un côté systématique de cette discrimination et que l’Etat y a un rôle”, explique Daria Marx.

Gras Politique existe depuis deux ans. Flammarion est venu chercher les deux autrices parce qu’il existe très peu de livre sur les gros. “A part le livre de Gabrielle Deydier [On ne naît pas grosse],il n’y a pas de livres sur le sujet, pas de littérature, pas d’étude ni de théorisation. Alors qu’aux États-Unis par exemple, il y a des fat studies”, explique Daria Marx.

Être gros n’est pas une “maladie de la volonté”

Si on vous répète à longueur de journée que vous avez un grand nez, du matin au réveil, jusqu’à votre coucher le soir, vous allez forcément développer un mal-être terrible à propos de votre nez. Pour les personnes grosses, c’est exactement la même chose. On leur répète à longueur de journée ou on leur fait comprendre, dans leur famille, dans les transports, à l’hosto, dans la rue, en ne le embauchant pas… qu’elles sont grosses.

Gros n'est pas un gros mot, sortie le 23 mai 2018
Gros n’est pas un gros mot, sortie le 23 mai 2018

Alors première chose, non, être gros n’est pas une maladie de la volonté. Comme le rappellent Daria Marx et Eva Perez-Bello, les gros font constamment des efforts pour entrer dans le cadre auquel on les contraint. Avec des régimes souvent qu’on leur impose ou qu’ils s’imposent parfois depuis leur enfance. “Un obèse est forcément un glouton accro aux hamburgers. […] peut-être qu’il leur est impossible de ne pas manger jusqu’à la douleur. Mais cette pulsion incontrôlable s’appelle un trouble du comportement alimentaire, et c’est une maladie reconnue. La seule volonté ne suffit pas à guérir d’une maladie. Sinon les entreprises de pharmacologie auraient de très mauvais jours devant elles.

Dans son livre On ne naît pas grosse, Gabrielle Deydier compare les injonctions à maigrir faite à une personne grosse à celles d’arrêter la cigarette. “Sauf que c’est encore pire, on est obligé de manger ! Et plutôt que de s’intéresser à ce qu’on mange on devrait demander “pourquoi tu manges mal ?“, réagit Daria Marx. Et non, être gros n’est pas un plaisir : “De même que personne ne souhaite attraper la grippe ou développer un cancer, personne ne désire être gros. Qui voudrait être l’objet de moquerie, de harcèlement, la victime de discrimination?

On est au courant qu’on est gros, on a pas besoin de nous le rappeler

Les discriminations justement, elles les décrivent, parce qu’elles se cachent dans toutes les interstices de la vie. Parmi les plus graves, celles qui interviennent dans le milieu médical. “Elle empêche les gros d’aller chez le médecin. Le matériel est mal adapté, les diagnostics sont mal faits. Les médecins n’ont pas l’habitude de parler et de mobiliser les corps obèses”, explique Daria Marx. En somme, la grossophobie est dangereuse pour la santé. “La grossophobie médicale, c’est terrible. On vient avec une douleur et on repart avec la douleur supplémentaire” d’avoir été mal écouté.

Dans le livre se succèdent les exemples : une personne grosse entre chez un spécialiste pour un problème de peau et en ressort avec des conseils pour de la chirurgie bariatrique. Avec les gro·sse·s, la terre entière s’improvise spécialiste. “Votre corps ne vous appartient plus, sous couvert de sollicitude. On est au courant qu’on est gros, on a pas besoin de nous le rappeler“, se désespère Daria Marx.

Et non, la chirurgie n’est pas une solution miracle. Si on a l’habitude d’être abreuvé·e d’émissions d’amaigrissements spectaculaires, l’ouvrage nous apprend une chose qui pourtant semble évidente : si on ne résout pas le problème à la racine, la chirurgie va à l’échec. “On opère beaucoup des estomacs et pas des personnes. On ne fait pas attention au côté multifactorielle de l’obésité.”

L'autrice Daria Marx
L’autrice Daria Marx

“Et la grossophobie rend gros !”, ajoute Daria Marx. Les autrices reviennent sur le fait que tout se joue souvent durant l’enfance. “Dire à un enfant par exemple “Attention tu vas être gros”, c’est traumatisant. Soyez bienveillants.Plus on discrimine une personne grosse et plus elle se sent mal et va développer de troubles alimentaires par exemple. Dans l’entourage, si de façon obsessionnelle, on commence à fliquer le comportement de son enfant, on va créer un traumatisme lié à la nourriture et cela n’ira que de mal en pis.

Le mot “grossophobie” dans le dictionnaire et maintenant ?

Sur le front de la grossophobie, les choses n’avancent pas très vite selon l’autrice. “Il y a un investissement de la Mairie de Paris. On parle aussi à d’autre assos Queer et LGBT. Mais le féminisme lambda, ça ne les intéresse pas. On dit PMA pour toutes ! Mais aussi pour les grosses.” On apprend dans le livre que certaines femmes se font refuser l’accès à la PMA au seul prétexte de leur poids.

Le collectif Gras Politique est souvent accusé de façon malveillante de faire la promotion de l’obésité sur les réseaux sociaux. “Les gens sont dans le cliché. Ils ne comprennent pas qu’on ait l’audace de se montrer grosses et vivantes. A la télé, il est toujours question des gros au travers de l’amaigrissement ou de l’humour, mais il n’y a jamais de gros autrement. Les gens ne font pas la différence et ne comprennent pas que ce que l’on subit, c’est une oppression“. Les membres de Gras Politique qui militent en ligne sont souvent attaqué·e·s de manière gratuite et violente. Ces remarque désobligeantes ne sont que le reflet de cette ostracisation.

Le mouvement body positive ? Pas franchement la tasse de thé de Gras Politique. “On retrouve des corps normés, en sablier. Nous on dit : ‘peut-être que mon corps n’est pas super, il y a des jours où il bien, des jours où il est moins bien, mais dans le body positive, il y a une injonction au bonheur et à aimer son corps. Il y a aussi un côté sexualisation. On est obligé de se mettre à poil pour être body positive.” Daria Marx lui préfère le concept de body neutral, soit d’être juste à l’aise avec son corps.

Le mot grossophobie vient d'entrer dans le dictionnaire
Le mot grossophobie vient d’entrer dans le dictionnaire

Le mot grossophobie est entré dans le dictionnaire dans la dernière fournée du Robert. Une reconnaissance pour Daria Marx : “La première fois que ce mot est apparu, c’était en 1984. C’est un mot avec lequel j’ai grandi. Qu’il soit entré dans le dictionnaire, ça veut dire beaucoup. On ne pourra plus nous répondre qu’on s’invente des discriminations”.

Faut-il offrir ce livre à toute votre famille si vous êtes une personne grosse ? “Notre livre est un bon moyen d’ouvrir une discussion, en mode : “Lis le bouquin, tu verras que c’est plus compliqué“. Vous savez ce qu’il vous reste à faire pour la Fête des mères, des pères et Noël.

“Gros n’est pas un gros mot”, Librio, éditions Flammarion, 121 pages, 5€

Lutte contre la “grossophobie”

Lutte contre la “grossophobie”

Grossophobie : victimes de préjugés à cause de leur poids – Ça commence aujourd’hui

l'émission "Ça commence aujourd’hui"

Replay de l’émission “Ça commence aujourd’hui” diffusée le 22/09/2017 à 14h sur France 2

Emission très intéressante, à voir, ça dure presque 1 h mais très bien.

https://www.youtube.com/watch?v=_XiFqy4oFhY

 

Gabrielle Deydier a écrit “On ne naît pas grosse” et elle va mieux

Gabrielle Deydier (©Editions Goutte d'Or)

Gabrielle Deydier (©Editions Goutte d’Or)

Le Nouvel Obs du 15/12/2017

La mairie de Paris organise, vendredi 15 décembre, une « journée de lutte contre la “grossophobie” ». Un terme qui traduit ce que vit au quotidien près de la moitié de la population française en surpoids ou obèse. Nous republions, à cette occasion, notre rencontre avec Gabrielle Deydier, initialement publiée le 15 juin 2017.

Rencontre avec l’auteure d’un fabuleux témoignage enquêté sur l’obésité en France.

Par Renée Greusard, publié le 15 juin 2017

https://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/nos-vies-intimes/20170614.OBS0752/gabrielle-deydier-a-ecrit-on-ne-nait-pas-grosse-et-elle-va-mieux.html?xtor=RSS-87

Quand j’arrive à notre rendez-vous – une place du nord de Paris –, Gabrielle Deydier est au téléphone. Casque sans fil sur les oreilles, elle est assise sur une fontaine. En pleine interview avec un journaliste de France 5. Je lui fais signe que je vais l’attendre tranquillement un peu plus loin, sur un banc.

Je m’occupe en parcourant son livre dont nous allons parler : “On ne naît pas grosse” (Eds. Goutte d’or).

Dans cette enquête écrite à la première personne du singulier, la jeune femme de 37 ans, fondatrice du webzine Ginette le mag, explore son histoire de grosse et celle de tous les gros.

C’est une plongée violente mais passionnante (le contraire marche aussi) dans un monde inconnu pour ceux dont l’IMC ne dépasse pas 30 (la norme fixée par l’OMS pour définir le seuil de l’obésité).

Ça commence par une grosse claque pour le lecteur. Un récit d’agression, à Paris. Coincée dans un engrenage de chômage, de précarité et de marginalisation, la jeune femme dort en auberge de jeunesse. Elle raconte son réveil cauchemardesque une nuit de septembre 2016.

Une “fille tarée” la filme en hurlant.

‘Biggie [la grosse] sur YouTube ! Biggie, biggie, biggie !’ Elle pointe son téléphone sur moi, lampe torche allumée. Je suis nue, enfin, j’ai juste ma serviette de bain autour du ventre. Paniquée, je lui somme de se taire. Elle rit aux éclats et continue de m’appeler ‘biggie’. Avant de me coucher, j’ai beaucoup bu. J’ai dû ronfler, c’est même sûr, en fait.”

Une vie d’humiliations

Gabrielle donne à lire une vie de honte et d’humiliations. Une vie où des soignants peuvent vous parler comme si vous n’étiez pas un être humain.

Je me souviens aussi de ce gynécologue qui m’a demandé ce qu’il pourrait bien voir au milieu de tout ce gras ; de cet échographe qui m’a dit que je lui faisais perdre du temps tout en creusant le trou de la Sécurité sociale. Résultat : je laisse mon corps en friche.”

Ce n’est pas Gabrielle qui se regarde dans le miroir, c’est nous qui nous voyons sous un jour nouveau. Comment avons-nous considéré, regardé les obèses dans le passé ? Quelle société peut accoucher d’une telle malveillance ? D’une telle violence ? Et surtout de tels paradoxes : inciter à manger tout le temps, inciter à maigrir tout le temps ?

Le livre est bouleversant comme ça.

Elle ne s’arrête pas à son histoire. En partant à la rencontre de femmes obèses, de médecins, de militantes anti-grossophobie, Gabrielle explore ce qu’elle appelle, dans certaines de ses dédicaces, la “terre grosse”.

Travail, séduction (ces hommes qui ne sont qu’exclusivement attirés par ces femmes obèses), crises de boulimie secrètes la nuit, le livre balaye toutes les questions que pose ce sujet.

Y compris les effets parfois catastrophiques des chirurgies bariatriques (anneau, rétrécissement de l’estomac, dérivation biliopancréatique) et dont on ne parle jamais.

“150 kg pour 1,53 m”

Je lève parfois les yeux pour voir la jeune femme faire de grands gestes dans le vide avec ses mains. J’ai devant moi une femme épanouie et lumineuse, portant un débardeur noir et des lunettes rouges.

Où est la Gabrielle réservée et honteuse qu’elle écrit ? Elle est restée à l’intérieur du livre, il faut croire.

Sur sa quatrième de couverture, elle prévient d’ailleurs :

Ce qui gêne tant les gens, c’est mon poids : 150 kg pour 1,53 m. Après avoir été méprisée pendant des années, j’ai décidé d’écrire pour ne plus m’excuser d’exister.”

Enlever le masque en somme. Comme dans la vidéo poétique et annonciatrice du livre.

Nous nous installons à une table du café. Je lui demande si elle a une préférence.

Une table avec des chaises sans accoudoirs“, me répond avec assurance la jeune femme.

Avant, elle aurait été gênée de faire cette demande (pourtant indispensable), m’avouera-t-elle plus tard. Ce livre a été pour elle une thérapie.

J’ai décidé de ne plus avoir honte […]. Et je suis très fière de ce livre : c’est la première fois de ma vie que je finis quelque chose.”

Comment devient-on gros ? Chaque histoire est différente même si certains schémas se répètent.

Une fois sur deux quand je parle avec un ou une obèse, il y a une histoire d’inceste ou d’agression sexuelle à l’origine de la prise de poids…”

Ce n’est pas le cas de Gabrielle. Son histoire commence avec des parents obsédés par la maigreur. Un père fier de son 32 historique, une mère boulotte dans son enfance qui s’est arrêtée de manger à la mort de sa mère. Jusqu’à en perdre des dents.

Et cette mère très mince qui se trouve toujours trop grosse. Et ce père très mince qui trouve toujours tout le monde trop gros. Devant un thé glacé, elle développe. 

J’ai toujours eu une taille de plus que mes camarades, une petite couche en plus quoi. Je n’étais pas grosse pourtant. Mais ils m’ont toujours dit que je l’étais. J’ai montré une photo de moi à 8 ans à mon éditeur. Je lui ai dit : ‘Tu vois, là ils me disaient que j’étais grosse.‘”

La mère vide son assiette dans celle de sa fille

Souvent, la mère vide son assiette dans celle de sa fille, comme pour manger à travers elle. Et son père de prévenir de son côté :

Ressers-toi mais viens pas te plaindre après…”

Gabrielle se fait insulter à l’école au sujet de son poids ? Son père commente :

Bah oui, mais c’est normal aussi, tu t’es vue ?”

Ses parents n’ont pas encore lu son livre. Gabrielle a peur de leur regard. Du choc que cela va être pour eux.

Quand elle va à la pharmacie pour prendre des médicaments pour Gabrielle, si on lui demande combien pèse sa fille, dans un déni total, sa mère répond :

“60 kilos !”

“Je cherchais la fille en moi”

Gabrielle n’a pas voulu régler ses comptes avec ses parents, juste comprendre ce qu’il lui était arrivé, retracer le chemin de ses kilos.

J’ai fait une dépression à l’adolescence… J’étais intellectuellement précoce. Après ça, je crois que j’étais dans la crainte de décevoir mes parents.”

L’ado s’inflige des punitions. Elle demande à redoubler sa seconde parce qu’elle n’a “que 12 de moyenne”. Elle gère cette situation toute seule. Ses parents ne seront même pas au courant.

Je me trouvais pas à la hauteur.”

Et elle veut maigrir pour se défaire de son allure de petit camionneur, pour leur prouver qu’elle vaut mieux.

Je cherchais la fille en moi, on me disait que j’étais un garçon manqué…”

Gabrielle s’enfonce dans un cercle vicieux de dépréciation et de quête de valorisation vaine.

Etre privé de bienveillance

Aujourd’hui, la jeune femme peut raconter tout cela en riant. Il ne faudrait pas avoir l’air fragile en plus. C’est qu’il faut se blinder, les agressions sont quotidiennes. En touillant son thé glacé, la jeune femme raconte s’être fait voler ses affaires le matin même à l’auberge de jeunesse.

Je les avais déposées sur mon lit, et plus rien. Pourtant, j’avais fait exprès de ne pas aller dormir avant 3 heures du matin, pour ne pas déranger les autres en ronflant…”

A l’écouter, on comprend qu’être gros, c’est être privé de bienveillance très souvent.

Je suis petite mais dans le train on ne m’aidera jamais à soulever ma valise. Je sens dans le regard des gens un jugement : ‘Si elle se bougeait un peu plus, elle pourrait la porter, sa valise.’ Il n’y a jamais de compassion.”

Etape par étape

Notre entretien s’achève. L’article de nos confrères du Monde vient d’être publié. Gabrielle regarde son téléphone et elle rit. Il se passe un truc, en plein dans le sujet. 

Je me fais lyncher sur Twitter. Les gens disent que la grossophobie, c’est juste une excuse pour ne pas maigrir…”

Qu’importe tout ça, a-t-elle l’air de penser. Aujourd’hui, elle va bien. Le livre lui fait un bien fou.

Depuis l’écriture du bouquin, j’ai perdu une quinzaine de kilos. Je me déleste peu à peu. […] Je me mets aussi à retrouver tout doucement le chemin des docteurs. J’ai vu un opthalmo. Et là, je vais bientôt retourner chez le dentiste. Etape par étape.”

Certaines femmes obèses vont très bien en ne maigrissant pas. Ce ne sont pas les kilos qui sont au centre de l’épanouissement de Gabrielle. Juste cette confiance en soi qu’elle commence à entrevoir.

 

 

Les trois montagnes de Marie-Josée Viau

Les trois montagnes de Marie-Josée Viau

Publié par Stéphane Fortier, publié le 24 novembre 2017

http://www.viva-media.ca/vedette-2/les-trois-montagnes-de-marie-josee-viau/

Les trois montagnes de Marie-Josée Viau

Marie-Josée Viau a atteint l’objectif qu’elle voulait atteindre au pied du plus haut sommet du monde. Photo courtoisie Marie-Josée Viau

 

Et dire qu’il y a quelques années, monter un simple escalier suffisait à lui faire manquer de souffle. À 40 ans, Marie-Josée Viau faisait osciller la balance à plus de 104 kg (230 lbs). Elle avait souvent essayé toutes sortes de moyens pour perdre du poids, en vain. « J’étais à 2 kg (5 lbs) de l’obésité morbide », mentionne-t-elle d’abord.

« J’ai eu un pincement au cœur et cela m’a fait comprendre qu’il fallait que j’agisse pour ma santé. C’était le déclic qu’il me fallait. Je me suis dit que je n’avais pas besoin d’une émission de télé pour agir »

Première montagne

Un jour, elle a l’idée de s’inscrire à l’émission Maigrir pour gagner à la télé. Elle n’est finalement pas sélectionnée. J’étais contente. Je ne me voyais pas affronter le gym trois fois par semaine. En même temps, comme je n’étais pas très heureuse de cet échec, j’ai mangé jusqu’à prendre 10 livres en un mois », relate Marie-Josée Viau.

Mais un jour, au travail, elle doit effectuer un geste qui a demandé un effort plus important qu’à l’accoutumée. « J’ai eu un pincement au cœur et cela m’a fait comprendre qu’il fallait que j’agisse pour ma santé. C’était le déclic qu’il me fallait. Je me suis dit que je n’avais pas besoin d’une émission de télé pour agir », explique-t-elle.

Le 1er mai 2014, elle entreprend de faire de la course, mais au bout d’une minute, elle n’en peut plus. Le lendemain, elle court une minute supplémentaire puis une autre minute le surlendemain. Petit à petit, elle augmente les distances. « Au mois d’août, j’ai été capable de courir le Color Run de 5 km à Montréal. Avec beaucoup de discipline, j’ai réussi à perdre 95 livres en 10 mois (en même temps que la finale de l’émission) et ce, sans chirurgie bariatrique, », indique celle qui portait du 22 de pantalon et qui porte du 4 aujourd’hui.

Randonnées pédestres, kayak, raquette, Marie-Josée Viau s’investit dans plusieurs activités lui permettant d’améliorer sa forme physique. « J’avais gagné moi aussi, mais avec ma propre méthode », dit-elle.

Plus tard, elle court deux fois le 10 km du marathon de Montréal et escalade le mont Washington en 3 heures 30. Aujourd’hui, elle est entraîneuse personnelle certifiée. Elle avait donc vaincu sa première montagne qui, affirme-t-elle était d’abord dans sa tête.

Le défi d’une vie

À 44 ans, elle voulait relever le défi de sa vie. « Je ne suis pas une personne très forte sur le trek, mais j’ai amassé mon argent et me suis entraîné avec acharnement », nous dit Marie-Josée Viau. C’est cela qui l’a conduite vers la musculation et le culturisme. Elle participe au Fitness Canada et remporte le titre canadien, rien de moins.

Le 28 octobre dernier, elle s’embarque pour Katmandou et entend se rendre au camp de base menant au mont Everest. Il existe deux camps de base de l’Everest, le premier versant sud (côté népalais) se trouve à 5364 mètres. « Le 1er jour, j’ai pleuré. C’est là que j’ai réalisé dans quelle aventure je m’étais embarquée, mais je n’avais plus le choix et il fallait que j’y aille un jour à la fois, un pas à la fois », se souvient-elle. La première étape consistait en quatre heures de trek avec montées et descentes. Au total, c’était 17 jours de marche à accomplir. Sortie totalement de sa zone de confort, les montées ne sont pas faciles, pas plus que les descentes d’ailleurs. « On monte tout le temps. Quand on pense qu’on est arrivés, on réalise qu’il y a encore des montées », énonce-t-elle.

Mais le pire, c’est le col de Chola. Il s’agit du trek le plus aventurier dans l’Himalaya. Il est difficile, car il comprend l’ascension vers le Lac Gokyo, Gokyo Ri et le col de Chola. Les efforts ne sont pas vains puisque le parcours se poursuit avec un fabuleux panorama sur les plus grands pics du monde. « On doit toujours faire attention où l’on pose les pieds. C’est de la roche, de la roche et encore de la roche. Et dans une partie de la montée, c’est de la pierraille où il est facile de glisser. Il y a une partie du chemin qui est si étroit que si vous perdez pied, c’est la chute à 4000 mètres », soutient Marie-Josée Viau. Arrivée au camp de base, elle est atteinte d’une sinusite. « Tout le monde est malade là-bas », témoigne-t-elle. Les paysages sont grandioses et pour elle, cette expédition valait chaque sou, soit les 10 000 $ investis.

Prochain défi ?

« J’aimerais escalader le Island Peak au Népal, l’Aconcagua en Amérique du Sud qui fait près 7000 mètres ». Et l’Everest ? « J’aimerais bien, mais il me faut maîtriser la technique de l’escalade et… 60 000 $. »

Et la troisième montagne ?

« Défini­tivement ma chirurgie reconstructive, il y a deux ans. J’avais un surplus de peau. Cela a été une expérience très difficile et pour moi, cela a été une grosse montagne à gravir », de conclure Marie-Josée Viau.

Gabrielle Moi, grosse et alors ?

Gabrielle : “Moi, grosse, et alors ?”

FRANCE DIMANCHE, le 5 septembre 2017 par Florence Heimburger

Devenue obèse, Gabrielle Deydier, 37 ans, a connu une longue descente aux enfers avant de se décider à écrire un livre. Un livre, coup de poing et touchant contre la “grossophobie”.

« Enfant, j’étais potelée sans être grosse, mais je me prenais constamment des réflexions sur mon poids de la part de ma mère, très mince et inquiète pour mon avenir. Vers 16-17 ans, j’ai souhaité perdre 10 kg. J’ai alors consulté un médecin qui m’a diagnostiqué une maladie des glandes surrénales. J’apprendrai plus tard que ce diagnostic n’était pas le bon.

L’enfer a commencé : j’ai pris 60 kg en huit mois, la conséquence d’un mélange de traitements hormonaux, et le régime qui m’affamait a fait naître chez moi des troubles du comportement alimentaire.

Aujourd’hui, je pèse 150 kg pour 1,53 m : je suis “obèse morbide” dans le jargon des médecins. Que ce soit au lycée, sur le marché du travail ou dans mes petits boulots, je n’ai jamais cessé d’être discriminée et injuriée, sauf lorsque j’étais étudiante. Sans emploi, j’ai créé mon webzine culturel, Ginette le Mag. Cela me plaît beaucoup, mais ne me permet pas de vivre.

« Aujourd’hui, je pèse 150 kg pour 1,53 m : je suis “obèse morbide” dans le jargon des médecins. »

Après une dépression et ayant besoin d’argent, j’ai accepté un emploi d’assistante de vie scolaire, dans une école de Neuilly-sur-Seine, avec des enfants en retard d’apprentissage en raison de troubles cognitifs. Dès le premier jour, j’ai été insultée par l’enseignante, pourtant loin d’être mince ! Elle m’a déclaré qu’elle ne voulait pas travailler avec une grosse et que j’étais un stigmate de plus pour ses élèves en difficulté. Un jour, elle m’a carrément traitée de “septième handicapée de la classe”.

Choquée, j’ai filé chez le médecin et je lui ai annoncé que je risquais de l’agresser si je devais retourner travailler. Il m’a mise en arrêt jusqu’à la fin de mon contrat. Une longue période de déchéance s’ensuit : arrivée en fin de droits d’indemnités chômage, j’ai dû vendre tout le matériel hi-fi qui me servait pour mon blog et je ne pouvais plus payer mon loyer. J’ai squatté mon appartement durant la trêve hivernale, avant d’être mise à la rue.

C’est à ce moment-là qu’a germé l’idée de réaliser une enquête sur la représentation des personnes obèses dans les médias et dans la société. Nous vivons dans un monde schizophrène. Alors que grossir devient de plus en plus “facile”, les obèses sont des pestiférés. Après avoir été méprisée et jugée pendant des années, j’ai décidé d’écrire pour ne plus m’excuser d’exister.

Des amis éditeurs m’ont dit que c’était une très bonne idée de vouloir en faire un livre (On ne naît pas grosse, aux éditions Goutte d’Or). Je me suis alors lancée dans une longue enquête, notamment sur les opérations de chirurgie bariatrique (sleeve, bypass, anneau gastrique…), très en vogue mais néanmoins risquées.

Je me suis abonnée à des pages Facebook d’associations de personnes obèses, à des forums, j’ai participé à des réunions de patients avec des chirurgiens spécialisés, j’ai passé au crible de nombreuses études… J’ai ainsi découvert que quand nous trouvons un job, nous sommes payés environ 18 % de moins que la moyenne. Qu’un patient sur 1.000 voire sur 100 (selon l’intervention) décède sur la table d’opération. Que chez les personnes opérées, il y a quatre fois plus de suicides que dans l’ensemble de la population.

« Je trouve que le principe de s’attaquer à un organe sain, l’estomac, pour l’amputer à plus ou moins grande échelle, est un procédé barbare. »

Que 40 % de ceux qui ont subi une intervention de l’estomac reprennent leur poids initial et de nombreuses autres sont victimes de sérieux effets secondaires : importantes carences, “dumping syndrome” (troubles graves de la digestion dus à l’éjection trop rapide des aliments hors de l’estomac)…

Le marché de ces interventions est pourtant en plein essor : tandis que le nombre d’obèses en France a doublé – passant de 8 à 15 %, soit 9,9 millions de personnes –, l’offre de la chirurgie bariatrique a quadruplé. Tous les médecins s’improvisent désormais spécialistes de l’obésité et font miroiter l’opération “magique”.

Évidemment, il m’arrive de fantasmer l’opération. Mais avoir rencontré des gens mourants à cause de cette chirurgie me dissuade encore aujourd’hui de la subir. Je trouve que le principe de s’attaquer à un organe sain, l’estomac, pour l’amputer à plus ou moins grande échelle, est un procédé barbare, d’une violence incommensurable. De plus, le patient opéré ne peut plus s’alimenter normalement et doit fractionner ses repas en cinq prises par jour.

« Il est temps que l’on accepte nos corps, qui sont réels, contrairement à ceux des pages de magazines. »

Aujourd’hui, j’ai compris les mécanismes de ma prise de poids. Même si nous vivons dans une société de l’immédiateté, il faut que j’accepte le fait qu’il va me falloir du temps pour que je me déleste de mes kilos. La publication de mon livre a suscité nombre de témoignages émouvants de femmes. Celles qui pourtant n’ont pas de problème de poids, me racontent qu’elles surveillent constamment leur ligne, voire se font vomir, pour ne pas prendre un gramme, de peur de perdre leur emploi ou leur compagnon.

Gabrielle : “Moi, grosse, et alors ?”

Il est temps que l’on accepte nos corps, qui sont réels, contrairement à ceux des pages de magazines. Il faut faire preuve de bienveillance envers soi et vis-à-vis des autres. Aujourd’hui, je vais mieux. Je suis toujours sans toit, mais à la rentrée je vais reprendre mon blog laissé en friche et surtout réaliser un documentaire sur les personnes obèses.

Et en août, je compte débuter l’écriture d’un roman sur la “grossophobie”. L’ensemble s’inscrit dans une réflexion sur le sujet. J’espère qu’elle débouchera ensuite sur un film et une pièce de théâtre sur cette thématique qui concerne près de 10 millions de Français. »

article de France Dimanche

Gabrielle Moi, grosse et alors