Être grosse et se rendre chez le gynécologue. Être grosse, vouloir un enfant, parfois ne pas y arriver et souhaiter alors l’aide de la médecine. Dans une telle relation, on pourrait imaginer du soutien entre la femme en surpoids et le ou la gynécologue, bref bénéficier d’un rapport de qualité. Et voilà qu’il semble que cela ne soit pas franchement le cas, comme nous le révèle une enquête inédite réalisée par le Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin à Paris (1), présentée la semaine dernière au congrès du Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (Gros). Alors que les femmes vivant avec un fort surpoids rechercheraient de la bienveillance pour mieux s’accepter et envisager d’avoir un enfant, les gynécologues seraient dans le jugement et l’obsession du risque médical que constitue le surpoids en cas de grossesse.

«C’est assez déroutant, mais cela ne nous surprend pas. Le climat sociétal est plutôt “grossophobe”, explique Sylvie Benkemoun, une des responsables de Gros. Et les médecins n’échappent pas à cet air du temps.» L’enquête menée est partielle, avec des biais évidents de recrutement. Elle pointe néanmoins un phénomène inquiétant, soulignant combien la relation de soins n’est pas aussi simple qu’on le croit, et que bien des méprises peuvent surgir. Trois groupes de femmes, toutes avec un IMC supérieur à 30 (obésité modérée à massive) et toutes en âge de procréer, ont été interrogés. Un groupe a été questionné sur les relations entretenues avec la gynécologie courante, un autre sur le suivi de grossesse spontanée, et le troisième groupe sur le recours à une équipe d’aide médicale à la procréation (AMP). En tout, une cinquantaine de femmes. Parallèlement, un groupe de gynécologues a été sondé.

«Pression». D’abord un constat : le sentiment que l’obésité parasite la consultation est largement partagé. «J’ai l’impression d’avoir des soins à moitié, de ne pas être auscultée convenablement», explique ainsi une jeune femme. Une autre tempère : «Je pense que ce n’est pas lié à la discipline, la personne peut être sympa ou pas. Par exemple, mon médecin généraliste n’aborde pas la question du poids, sauf si ma consultation y est liée. Ma gynécologue aussi. Elle est ouverte, elle ne fait pas de diagnostic hâtif en rapportant tout à mon poids.» Surgit néanmoins ce reproche implicite adressé à une médecine trop normative : «Je ne m’aime pas ainsi, je demande simplement que l’on m’aide plutôt que de me répéter que je suis grosse et de me culpabiliser.» Un reproche encore plus récurrent quand se pose la question de la grossesse. «On me met la pression, du genre : “Si vous ne maigrissez pas vous n’aurez jamais d’enfant.”» Ou : «La gynécologue m’a dit que c’était inconscient d’en vouloir un…» Voire : «On m’a déjà dit : “Vous avez de la chance d’avoir un copain qui vous aime malgré votre poids.”» Avec cet argument médical, asséné sans trop de ménagement : «Vous ne voyez donc pas que dans l’état où vous êtes, avoir un enfant, c’est la mort assurée.»

Dans le groupe des femmes ayant une grossesse spontanée, les propos sont parfois agressifs : «Faut pas grossir, madame, sinon on ne verra jamais le bébé.» «On se sent mauvaises mères», raconte l’une d’elles. Une autre : «La gynécologue qui me sort : “Vous savez, même enceinte, vous pouvez faire un régime…” Certains m’ont dit qu’”au lieu de faire un gosse à 40 ans, [je] ferais mieux de faire un régime”.» Et cet aveu : «Je suis en obésité morbide et j’ai l’impression d’être regardée comme une bombe à retardement.»

Parmi les gynécologues de ville également interrogés, beaucoup se défendent, insistent sur le fait que l’obésité est un facteur de risque cardiovasculaire important et répètent que la question du poids est centrale lors de la grossesse : «Si vous ignorez son poids, vous ignorez la patiente», analyse ainsi un médecin. Une gynéco reconnaît : «Cela me demande des efforts, j’aime beaucoup la minceur…» Une autre se défend : «Déjà, en demandant de se déshabiller et de monter sur la balance, on a le sentiment d’agresser.»

«Injonctions». L’étude révèle une progression alarmante de la grossophobie, comme si c’était autre chose qui était en jeu : «La relation avec le gynécologue se dégrade de plus en plus, du suivi courant à celui de la grossesse, et du suivi de la grossesse au parcours d’AMP. Comme si la maternité autorisait à culpabiliser les femmes, et le désir de maternité encore plus Cette attitude laisse perplexe. «Je trouve que le patient devrait pouvoir décider de ce qu’il fait», observe avec bon sens une femme. Une autre : «Qui sont ces médecins pour savoir si un enfant n’est pas une question vitale pour moi ?» Conclusion des chercheurs : «Ne pourrait-on pas envisager un autre rôle des gynécologues […] auprès de ces patientes, consistant à admettre qu’elles ont déjà tout essayé pour perdre du poids et qu’elles ont davantage besoin d’être acceptées telles qu’elles sont plutôt que d’être culpabilisées ? Elles doivent être aidées, notamment pour faire face aux injonctions des obstétriciens à perdre du poids, ou pour contourner la discrimination d’accès à l’AMP pour cause de surpoids.» Serait-ce trop demander ?

(1) Enquête exploratoire auprès des femmes concernées et de leurs gynécologues, par Perrine Galmiche, Cynthia Le Bon et Véronique Fournier, du Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin.